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« Il faut vraiment pousser pour arriver à ce que l’on veut »

La biologie et l’écologie sont littéralement tombées aux pieds d’Antoine Degrémont.



C’était un week-end chaud au Cateau-Cambrésis, une petite ville de la France du Nord-Est. Le jeune Antoine se tenait sur le court de tennis poussiéreux et frappait les balles par-dessus le filet. C’est alors qu’un scarabée (Scarabaeus sacer) est tombé du ciel sur le sable rouge du court, comme sorti de nulle part. Délicatement, Antoine a pris l’insecte dans ses mains et a observé la carapace aux reflets bleutés sous tous les angles. « À partir de ce moment, j’ai su

que je ne serais pas ingénieur comme mon père mais biologiste », raconte l’homme aujourd’hui âgé de 86 ans.


Le scarabée sacré est un coléoptère particulier. Il se nourrit d’excréments de vaches et d’autres animaux. Pour se reproduire, la femelle ne recule devant rien : elle découpe de grandes portions dans des tas de fumier frais, les façonne en boules géantes – par rapport à sa taille – et les fait rouler péniblement sur le sol jusqu’à son terrier où il servira de nourriture aux larves lorsqu’elles sortiront des œufs qu’elle y a pondu. Pour Antoine Degrémont, le scarabée est également un symbole de sa propre vie : « Il faut vraiment pousser pour arriver à ce que l’on veut », dit-il. Le bousier a mis un terme brutal au plaisir du tennis : Antoine Degrémont s’est alors tourné vers la nature. Le weekend, il se faufilait le long des cours d’eau des environs du Cateau-Cambrésis et observait les grenouilles et les libellules. À 16 ans, Degrémont avait son baccalauréat en poche. Ce fils d’ingénieur voulait s’échapper du carcan bourgeois de sa famille et s’inscrire à des études de biologie à Paris. Mais une connaissance de ses parents lui a conseillé de faire un détour académique : selon lui, on ne pouvait pas avoir un grand avenir en biologie humaine en France sans faire d’abord des études de médecine.


Au pays du shah

Et puis la porte de l’amphithéâtre de l’unique faculté de médecine s’est refermée derrière le dos d’Antoine Degrémont, qui s’est frotté les yeux avec étonnement. Pas moins de 3000 étudiants étaient inscrits en première année de médecine. « Tout était axé sur la concurrence et la mémoire et non sur l’apprentissage et la collaboration », se souvient-il. Mais ce n’est pas la seule chose qui déplaisait au futur médecin. Au sommet du système universitaire, les professeurs en toge se comportaient comme des empereurs trop petits, assoiffés de prestige et de pouvoir. Alors qu’il renonce au concours et ne sait pas s’il doit s’orienter à l’avenir vers la biologie ou l’ethnologie, il tombe par hasard sur l’annonce d’un poste de médecin en Iran. Il s’agit de s’occuper des 30 employés français et 700 iraniens qui renouvèlent une ligne de chemin de fer au pays du shah. Un étudiant en médecine en fin d’étude pouvait faire l’affaire … Degrémont n’a que 23 ans lorsqu’il obtient ce poste. En octobre 1961, il s’installe pendant près d’un an dans un wagon de chemin de fer, gère un cabinet médical et soigne les ouvriers. « Pour moi, c’était comme une libération, j’étais indépendant et respecté, et je voyais un nouveau pays », dit-il. Mais il a surtout vu les grandes différences sociales en Iran. Il y avait d’un côté les ouvriers iraniens, qui nivelaient le terrain sous un soleil de plomb, posaient des rails et souffraient de la faim. Et de l’autre, la richesse gaspillée de la bourgeoisie. Et il était clair : la santé ne dépendait pas seulement d’un virus mortel ou d’une bactérie gênante. Mais elle est marquée par l’origine sociale, l’inégalité économique et les décisions politiques. Il fallait donc comprendre la santé et la maladie comme des systèmes intriqués à d’autres systèmes et interdépendants.


Vers le Congo-Brazzaville

Au retour d’Iran Antoine Degrémont termine et obtient son diplôme docteur en médecine puis entame son service militaire obligatoire de deux ans. La paix est intervenue en Algérie et, pour la première fois, des postes de médecins militaires pour la coopération au développement sont offerts. Après quelques mois de classe, il saute sur cette occasion et est affecté au Congo-Brazzaville, à Dolisie. Le plus urgent cependant pour le directeur de santé du pays c’est une préfecture du nord où il n’y a plus de médecin depuis trois ans, et il lui propose ce poste après un mois de stage de chirurgie obstétrique. Antoine Degrémont accepte sans longue réflexion, pour ne pas dire avec enthousiasme. Contrairement à Dolisie, il sera le seul médecin, aussi se consacre-t-il à fond à sa formation aux urgences ainsi qu’à la pathologie tropicale – à la bibliothèque et dans les laboratoires de l’Institut Pasteur. Par chance il est habitué aux nuits très courtes et assez habile de ses mains. En 1963, la préfecture et la ville de Mossaka n’avaient ni aéroport ni restaurant et seulement quatre kilomètres de route en terre. La ville elle-même était comme une île car adossée à la forêt d’un côté et entourée les autres par l’immense Congo, où venaient se jeter la Likouala et la Sangha. Tous les quinze jours passait un bateau en direction de Bangui (République centrafricaine) et y faisait escale. Le capitaine, un Français à l’époque, était l’unique contact physique possible avec le mode extérieur (courrier, vivre, journaux).Mossaka avait un hôpital et, en 1963, un médecin européen : Antoine Degrémont. Celui-ci avait une fois de plus échappé à son pays d’origine. L’envie de partir était dans sa nature. La préfecture dont s’occupait Degrémont était aussi grande que la Suisse mais peuplée seulement d’environ 20 000 habitants. Outre l’hôpital il y avait onze dispensaires. « Dans le plus reculé, en pleine forêt primaire, ses habitants n’avaient pas vu d’Européens depuis des années », se souvient-il.

L’hôpital était à l’abandon et la tâche immense. Il fallait soigner tout en restaurant des bâtiments insalubres où les fientes de chauves-souris pleuvaient du plafond, en supervisant un personnel peu motivé et incompétent « jusqu’à oublier, comme l’anesthésiste lors de ma première intervention, que l’on doit mettre de l’eau dans un autoclave », se rappelle-t-il. Antoine Degrémont était sollicité jour et nuit, opérait, faisait des visites, formait le personnel

local. La pathologie était nouvelle pour lui et, pour compliquer sa tâche, il manquait des médicaments essentiels et des moyens de diagnostic. Le travail à l’hôpital était épui-

sant, les services étaient bondés, et rien n’était acquis. La supervision des soins était essentielle ; les tours de gardes la nuit, à la Petromax, étaient indispensables pour s’assurer

que les perfusions étaient bien posées ou remplacées. Les problèmes étaient nombreux comme les nouveaux cas de trypanosomiases ou l’approvisionnement en nourriture des patients pour que la famille de la plupart puisse les nourrir. « Devant cette situation, parmi les formations reçues à Brazzaville, celles données par le chirurgien militaire lors du

traitement des blessés d’un conflit interethnique sur l’importance du triage, sauver ce que l’on a les chances de sauver avec les moyens que l’on a, m’a beaucoup servi », dit-il.

Par chance, un événement inattendu un mois après son arrivée à Mossaka a provoqué l’intervention du ministre des finances, originaire de cette préfecture, et Antoine Degrémont a pu obtenir un appui massif en ce qui concerne le personnel de santé, les équipements, les médicaments et le budget des services de santé. L’avenir était plus rose et la tâche plus aisée avec un générateur électrique et deux jeunes médecins-assistants congolais bien formés et motivés. Et puis il y avait aussi des moteurs pour les pirogues qui faci lait l’approvisionnement des dispensaires et plus tard leur supervision. La saison sèche arrivée, la chaleur et les moustiques étant devenus plus tolérables, il faillait penser à l’autre moitié de

la population uniquement desservie par les onze dispensaires. Ceux-ci n’avaient pas été visités depuis trois ans et n’étaient accessibles qu’en pirogue à moteur. Laissant la

charge de l’hôpital à ses deux médecins -assistants, Antoine Degrémont les a tous visités lors de plusieurs tournées. « Compte tenu des méandres des fleuves, c’est comme si j’étais retourné en Europe dans une immense pirogue chargée de médicaments et de 600 litres d’essence. Au retour nous étions chargés de viande de buffles et d’éléphants pour l’hôpital », se souvient-il. À chaque dispensaire il fallait soigner, superviser et former, toujours en se concentrant sur l’essentiel, les femmes enceintes et les enfants, les cas graves

et les maladies transmissibles les plus graves, la tuberculose, le pian et la lèpre. Un dépistage rapide lui permit de constater que la maladie du sommeil que l’on croyait contrôlée par Lomidine était de nouveau présente. Il lui est aussi arrivé de faire escale dans un gros village de forêt primaire, vivant encore de cueillette et de la chasse, qui réclamait un dispensaire depuis des années. Il en est reparti avec deux jeunes habitants avec la promesse de les former aux soins essentiels si le village se chargeait de mettre un local à leur disposition à leur retour.

L’accueil dans les villages était toujours très chaleureux et passionnant pour lui par les contacts qu’il avait avec les notables et les habitants le soir, jusqu’à très tard, après le travail. C’est là qu’il a découvert la vraie vie en brousse avec toutes ses coutumes, sa nourriture et la perception du temps.


Celui-ci n’est pas linéaire en quête constante de satisfactions mais une alternance de périodes bonnes dont il faut profiter et mauvaises qu’il faut accepter. Cela s’est traduit par des fêtes et des danses lors de nos trop brefs passages. « Dans ces villages autant qu’à Mossaka j’ai apprécié le respect mutuel qui existait et qui n’a jamais exigé que je change de nature », dit-il.

À l’approche de la fin de son séjour, le préfet de la Région et les notables de Mossaka sont venus lui demander de prolonger son séjour au moins jusqu’à l’arrivée d’un autre médecin. « Ce n’est pas l’envie qui me manquait, car je m’y étais beaucoup plu en apprenant de nombreuses choses, mais c’était impossible pour diverses raisons. Et aussi parce qu’avant de dire non, ils avaient catégoriquement rejeté l’idée de faire participer la population à l’entretien essentiel de l’hôpital et de faire payer un minimum les plus aisés pour leurs soins chirurgicaux », dit-il avec regret.


De Paris à Madagascar

En 1965, Degrémont est retourné à Paris, où le professeur Brumpt, parasitologue mais plus intéressé par les parasites que par les malades, lui offre aussitôt un poste d’assistant et lui confie la tâche de créer et de diriger une consultation de médecine tropicale à l’Hôpital Laennec. Tout en obtenant des diplômes nationaux de médecine tropicale, d’immunologie, de parasitologie et bactériologie, il développe cette consultation en s’occupant surtout des migrants et de leurs problèmes de santé. Cela lui permet de traiter à l’Ambilhar (Niridazole) en un an plus de 150 patients atteints de bilharzioses. Ce nouveau médicament en phase III de développement, découvert et évalué en phases I et II par les docteurs Lambert et Striebel à Ciba, s’était révélé très prometteur et offrait une possibilité de contrôle de ces parasitoses. Claude Lambert l’avait réalisé et s’était activé pour trouver un terrain propice à une phase IV. En lien avec l’Institut Pasteur de Madagascar, il avait retenu le Bas-Mangoky, une zone d’endémie de bilharziose vésicale et intestinale, où l’Union européenne finançait un grand projet d’irrigation, favorable à la transmission de ces parasitoses. La Direction du Développement et de la Coopération (DDC) était prête à financer le projet sous la direction de l’Institut Tropical Suisse (ITS : aujourd’hui : Swiss TPH). C’est à ce stade qu’il est venu à Paris discuter des essais cliniques et de leur publication avec Degrémont et lui proposait de diriger ce « Projet Mangoky ». Il n’attendait que ça, et un mois plus tard, la publication rédigée et après une courte prise de contact à Bâle à Berne, il se retrouve à Madagascar en train d’organiser la mise en route des activités. Comme précédemment Antoine Degrémont se lance à fond, autant comme médecin que comme biologiste cette fois, dans l’exécution de l’objectif qui lui était donné par la DDC, l’ITS et Ciba. La tâche n’est pas facile, car pour le médecin qu’il était la bilharziose n’est pas une maladie prioritaire et encore moins pour la population, qui souffre avant tout de maladies infectieuses, pulmonaires et intestinales, et manque de structures de santé. Pour le biologiste elle l’est encore plus, car il ignore pratiquement tout de la malacologie alors qu’au moment où il arrive le seul moyen de distinguer l’hôte intermédiaire de la bilharziose vésicale d’un autre mollusque semblable était l’étude des dents de sa radula (langue). Sans compter pour le gestionnaire qui devait régler la collaboration prévue avec les responsables du projet de l’UE. L’ITS n’avait aucune expertise dans ce domaine, et les problèmes étaient nombreux. Motiver toute la population à se faire examiner selles et urines puis traiter, par un médicament non dénué d’effets secondaires, s’ils étaient positifs. Identifier parmi toutes les collections d’eau les gites à traiter au molluscicide Frescon (fourni par Shell) sans abus. Ensuite bien sûr contrôler l’impact de ses traitements sur la transmission.


Pourtant cela a été fait, grâce à une équipe formée sur place et l’assistance de deux étudiants biologistes suisses (Niklaus Weiss et Pierre Perret) et trois volontaires de la DDC. À la fin du projet, la prévalence de la bilharziose était tombée autour de 3 % et ne présentait plus de risque sanitaire malgré l’extension de l’irrigation. Ciba et Shell étaient prêtes à fournir gratuitement leurs produits si Madagascar prenait en charge le personnel et les frais locaux d’entretien. Cela n’a pas eu lieu, et trois ans plus tard la situation était revenue à son point de départ. « J’ai énormément apprécié le pays et les populations du Bas-Mangoky et m’y suis tellement intégré, en parlant deux des dialectes locaux, qu’en le quittant j’ai pensé y revenir passer ma retraite. J’ai aussi beaucoup appris durant ces cinq ans mais aussi que le droit à l’erreur ne doit pas s’appliquer à la pertinence de l’objectif recherché. Celui du projet

Mangoky ne l’était pas dans le contexte où il a été lancé », dit-il.


Du terrain à directeur de l’ITS (Swiss TPH) à Bâle

Lorsqu’il est arrivé à Bâle en 1972, appelé par Rudolf Geigy, l’Institut Tropical Suisse portait uniquement le nom de « Tropical ». Un nom qu’Antoine Degrémont trouvait inadapté et assez paternaliste en Europe. Il savait qu’il ne pouvait pas le changer mais a œuvré jusqu’à sa retraite pour en faire un institut de santé internationale, ce qui l’ai devenu quelques années après sous le nom de Swiss TPH. Par contre, il a changé de prénom et est devenu Tony, comme on l’avait toujours appelé dans sa famille. En quelque sorte il était entré dans une nouvelle famille pour le 30 années qui allaient suivre.


Tony Degrémont est d’abord responsable de la recherche médicale puis nommé chef du département médical et se charge au début de développer la clinique de médecine tropicale et des voyageurs ainsi que les laboratoires de parasitologie et de sérologie, où il a de nouveau des liens étroits avec Niklaus Weiss. Pour cela il applique ce qu’il a fait auparavant, les patients avant tout. Ils sont examinés aussitôt en cas d’urgence et n’attendent pas plus de deux jours pour un rendez-vous. Améliorer l’information aux voyageurs et aux coopérants suisses, mieux communiquer avec les patients lors de leur visite et par un rapport médical. Appliquer les mêmes principes aux vaccinations et aux examens de laboratoire externes. Cela n’a pas été facile au début, mais les fréquentations pour les consultations et les vaccinations ont régulièrement doublé ainsi que les revenus. De nouveaux collaborateurs et collaboratrices ont pu être engagés, et les locaux ont été agrandis et modernisés.


Parallèlement il devait continuer de gérer le cours annuel de médecine tropicale (DTMH) pour médecins organisé de longue date par l’ITS. À part l’hygiène, la santé publique en était absente, et l’enseignement, comme à Paris, était essentiellement frontal en dehors des examens pratiques en parasitologie et entomologie. Par petites touches Tony l’a adapté d’année en année, en réduisant certaines matières au bénéfice de l’épidémiologie et de la santé publique. Il a eu moins de succès cependant pour introduire un type d’enseignement basé sur un apprentissage de tâches et un enseignement par objectifs évaluables, sans pour autantabandonner cette approche devenue courante de nos jours.


Grâce à son travail à Madagascar et au suivi médical des coopérants suisses, Tony Degrémont est resté en contact étroit avec la DDC, notamment à travers Immita Cornaz pour les projets de développement en santé et l’appui financier de la DDC à l’OMS. À l’OMS il a été membre des comités d’experts en schistosomiases et épidémiologie de son programme spécial de recherche sur les maladies tropicales et de son tableau d’expert en parasitologie. En 1979 le département médical avait pris autant d’importance que celui de parasitologie, mais faisant peu de recherche, il était considéré un peu comme celui des patients et de l’argent par rapport à celui des parasites et de la rechercher scientifique.


Détourner le regard des agents pathogènes et des vecteurs vers le système de santé, partir des besoins et des ressources des populations concernées – Tony Degrémont l’avait déjà

assimilé lors de ses séjours en Afrique, mais ne voyait pas les moyens d’agir dans ce sens à l’ITS. Aussi avait-il de plus en plus envie de retourner sur le terrain, mais d’abandonner une nouvelle fois ce qu’il avait contribué à bâtir le répugnait. L’idée d’une année sabbatique est venue bien à propos. Il avait suffisamment délégué pour ne pas être indispensable, et en 1978/1979, ce qui était impensable jusqu’à présent à l’ITS est devenu réalisable, et il a pu faire deux séjours de six mois dans le Sud-Ouest asiatique, étudiant les systèmes de santé et les projets de soins de santé primaire dans plusieurs pays, dont la Chine – douze mois très enrichissants pour lui et sans problème durant son absence dans son département. « J’en ai tiré énormément de cette année sabbatique, pas seulement sur les problèmes et sur les systèmes de santé mais aussi sur mon orientation future à l’ITS en lui rappelant là qu’il fallait pousser pour arriver à ce que l’on veut. » Dans cet état d’esprit, une mission d’évaluation du laboratoire de terrain de l’ITS (STIFL) à Ifakara en 1980 l’amène à proposer sa transformation en Centre de recherche de santé pour donner la priorité aux besoins ressentis des populations et non plus aux parasites, et pour cela, former du personnel tanzanien et lui déléguer progressivement de plus en plus de responsabilité. La proposition a provoqué des remous à l’ITS et aurait été repoussée si un jeune et brillant doctorant, Marcel Tanner, n’avait pas compris l’intérêt de ce changement et soutenu en parole et en acte puisque c’est lui qui l’a mis en application et dirigé sur place puis soutenu jusqu’à son autonomie complète.

Tony Degrémont se lance parallèlement dans la planification par objectifs de projets de développement. La méthode est à la mode de la DDC et de l’UE et elle lui est familière

dans l’enseignement, aussi obtient-il de la DDC des contrats pour l’appui au développement de santé des districts de Bousso et Kyabé au Tchad. Ce projet ne concerne pas seulement les soins de santé primaire mais aussi le système de référence vers l’hôpital de district. Il avait observé en Chine que les « médecins aux pieds nus » devaient pouvoir référer des patients gravement atteints et être suivi d’une manière efficiente. Par la suite au cours de mission pour la DDC et la Banque mondiale, il propose et établit les documents de projets de développement de santé urbaine de N’Djaména (Moyen-Chari) puis de Dar es-Salaam. Ces deux projets seront financés par la DDC, et l’ITS s’en est vu confier l’appui technique et administratif. Au Tchad, la même stratégie que proposée en Tanzanie a été appliquée. Répondre aux besoins ressentis localement est allé jusqu’à s’occuper des enfants des rues, soutenir la pisciculture au niveau d’un village et s’intéresser aux problèmes de santé

des nomades. Deux bureaux ont été créés et sont devenus autonomes, l’un pour la mise en application de projet (BASE), l’autre pour l’appui en santé internationale (CSI). Échangeant longuement leurs expériences de terrain en Tanzanie et au Tchad, Marcel Tanner et Tony Degrémont ont fait évoluer leur approche des problèmes de santé. Parallèlement,

Tony Degrémont était devenu le directeur de la Klinik Sonnenrain et s’est familiarisé avec les problèmes financiers et techniques, ce qui l’a amené à favoriser l’informatique dans

sa gestion puis à démontrer qu’elle n’avait plus aucune utilité pour l’ITS qui souffrait d’un manque de place pour ses collaborateurs. Non sans mal, il a géré par la suite sa fermeture et permis une grande restructuration des laboratoires et des bureaux.


En 1987, Tony Degrémont a été nommé troisième directeur de l’ITS et professeur extraordinaire à la Faculté de médecine de l’Université de Bâle. À ce poste, il a ouvert la voie vers une institution interdisciplinaire. Il n’a pas hésité à prendre des décisions impopulaires à l’époque : fermer les laboratoires sur les termites et les animaux venimeux, transférer ailleurs Acta Tropica et l’École d’agriculture tropicale (Tropenschule). À côté de ceux de parasitologie et médecine, il a créé un nouveau département d’Épidémiologie dirigé par Marcel Tanner puis un Centre de santé internationale pour la gestion des projets de développement santé.

Il a promu des hiérarchies plates et un style de direction orienté vers un « management by objectives » (gestion par objectifs), introduit la notion de « noyau central », c’est-à-dire

ce qu’il faut maintenir comme personnel, infrastructures et moyens techniques pour repartir de rien, autrement dit, ce qu’il fallait absolument obtenir comme subventions fédérale et cantonale. Le but était que tous les collaborateurs, du haut en bas de l’échelle, comprennent que toutes les ressources dont ils ont besoin pour leurs activités, quelles qu’elles soient, doivent provenir de services de l’ITS ou de fonds extérieurs générés par eux. Des efforts de gestion financière ont été demandés aux chefs de département. Cela avait pour but selon lui de stimuler les rotations de personnel dans la recherche et la mise en commun des moyens techniques, que ce soit des laboratoires ou des compétences spécifiques comme les statistiques ou l’épidémiologie.


Conformément au processus de gestion il fallait évaluer régulièrement et de façon impartiale tous les projets et services. Comme directeur, il a constitué et fait approuver par le Kuratorium un comité d’évaluation externe formé d’experts suisses et étrangers de différentes disciplines pour régulièrement effectuer une évaluation indépendante des activités de l’ITS. C’était une première.


La réorientation de l’Institut ne s’est pas toujours faite sans heurts. Les hiérarchies plates signifiaient une perte de pouvoir et de prestige pour certains collaborateurs de l’Institut. Un vent glacial a parfois soufflé sur le nouveau directeur sans le faire renoncer à ses convictions. Comme beaucoup de personnes qui ne sont pas nées dans le milieu bâlois, Degrémont, d’origine française, n’a pas toujours été en mesure de transmettre ses idées et ses conceptions à un personnel en grande partie germanophone. Mais il savait que Marcel Tanner, lui, en avait les moyens et, en plus, les capacités qu’il n’avait pas pour convaincre et pour développer l’Institut.


En 1997, Tony Degrémont a laissé son poste de directeur à Marcel Tanner. Il a créé et dirigé pendant quatre ans au Laos l’Institut de la francophonie pour la médecine tropicale (IFMT). L’IFMT était un centre de formation unique dans une région qui manquait d’experts locaux en matière de santé. Il s’agissait à nouveau de développer la formation pour améliorer les systèmes de santé. Chaque année, de 15 à 20 médecins du Laos, du Vietnam et du Cambodge ont été admis dans le programme de troisième cycle et formés par des experts régionaux et internationaux dans le cadre d’un master en santé tropicale. À l’issue de leur formation, ils devaient être en mesure d’assurer la prise en charge du système de santé d’un district de leur pays. Pendant son séjour à l’IFMT, Tony Degrémont a tenté de réduire la durée de la formation de trois ans en introduisant de nouvelles méthodes d’enseignement numérique, permettant aux étudiants de se préparer en ligne pour le cours.


Paysan, aventurier et bricoleur

Après la retraite, c’est Petroio, en Toscane, qui les a attirés : Tony Degrémont et sa femme Christine ont été séduits par un vieux domaine, plus une ruine qu’une ferme, au milieu d’un paysage idyllique. Ils mirent immédiatement la main à la pâte, rénovèrent la maison, posèrent des conduites pour l’électricité et l’eau. Ils cultivent une terre aride, plantent des

oliviers et reboisent des terres en friche. « Je suis un paysan, un aventurier et un bricoleur », dit-il en riant. Petroio était comme un retour aux sources tant attendu et l’endroit idéal

pour réaliser son idéal d’associer « la tête, le cœur et la main ». Petroio lui rappelait l’Afrique. Ces dernières années, il a commencé à se pencher davantage sur sa riche vie : « Je n’ai jamais vécu dans le passé, mais dans le présent et le futur. Mais cela change maintenant. Je me demande plus souvent pourquoi j’ai fait ou pas fait certaines choses – le plaisir et le poids de l’âge. »


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