Le «hasard» des histoires

A 16 ans, Stéphane Kleeb s’est vu offrir une caméra Super 8. Depuis, le cinéaste raconte l’histoire de personnalités exceptionnelles et de leur époque: par exemple l’histoire ’Alexandre Yersin, qui a découvert le bacille de la peste, ou celle de Rudolf Geigy, pionnier suisse en matière de recherche sur la maladie du sommeil. «Les bonnes histoires viennent à moi», nous confie Stéphane Kleeb.



Stéphane Kleeb

Année de naissance: 1955


Dans le lotissement des parents de Stéphane Kleeb vivait un vieil homme. La famille n’entretenait pas vraiment de contacts étroits avec lui, les brèves conversations dans

le couloir étaient plutôt sporadiques. Durant l’une de ces conversations, l’homme raconte un jour au jeune Stéphane Kleeb sa croisière de Bâle à Rotterdam et combien il regrette de ne pas avoir pu voyager plus souvent dans sa vie. Une expérience qui fut décisive pour le petit Stéphane Kleeb. Il se rend en effet compte qu’il n’a pas envie de dire cela plus tard,

quand il sera plus âgé. Mais il va devoir attendre encore un peu avant d’aller découvrir le monde. Son père lui impose de faire un apprentissage dans une banque. Il s’est même

vu proposer une carrière à Singapour, puis à New York. Cependant, il ne s’imagine pas passer sa vie avec une cravate, derrière un bureau. Adolescent, Stéphane Kleeb a commencé par s’entraîner avec une caméra Super 8. Il a tourné divers films, notamment sur le milieu de la drogue ainsi qu’un portrait sur un vieux comptable, dont la vie s’effondre avec

l’arrivée des ordinateurs. Stéphane Kleeb a remporté des prix lors de concours Super 8 nationaux.


A 21 ans, il décide de vivre pleinement sa passion et d’en faire son métier. Il entre à la London International Film School. Et il montre ses créations cinématographiques au réalisateur allemand Hans W. Geissendörfer, futur créateur de la «Lindenstrasse». Ce dernier encourage Stéphane Kleeb à poursuivre dans cette voie, mais insiste bien sur le fait qu’il ne deviendra jamais riche. Une prophétie qui se révélera exacte par la suite. Par moments, Stéphane Kleeb, sa femme et leur fille devaient vivre avec CHF 300 par mois et habitaient dans un vieux logement de fortune à Kemptthal. Il avait 27 ans lorsqu’il a tourné son premier documentaire sur un clown âgé de 80 ans. Pour «gagner sa croûte», il a travaillé comme caméraman pour la télévision suisse. Parallèlement, il tournait des films sur le cannibalisme aux Philippines durant la seconde guerre mondiale ou sur «Gladys», une Bernoise de 80 ans dont le destin en Indonésie dans les années 1940 a connu un tournant dramatique. Les tournages ont entraîné Stéphane Kleeb à travers le monde: Japon, Philippines, Russie, Tibet, Indonésie, Vietnam, Tanzanie, Côte d’Ivoire, Seychelles, etc. Il rencontre des gens passionnants et noue des amitiés dans le monde entier. «Encore aujourd’hui, je choisirais cette carrière», affirme-t-il

lors de notre entretien. Le cinéaste documentariste a une fille, deux fils, tous adultes, et trois petits-enfants. Il vit aujourd’hui à Zurich avec sa femme.


Vos deux derniers films étaient consacrés à deux chercheurs suisses peu connus aujourd’hui, Alexandre Yersin et Rudolf Geigy. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces biographies?

«Je m’intéresse aux histoires qui me plongent dans le passé. Mes héros sont des fenêtres ouvertes sur le passé, mes films des passerelles entre l’histoire et le présent. Je travaille avec de vieilles photos, de vieux films et des témoins de l’époque. Pour mon film sur Alexandre Yersin, par exemple, j’ai essayé de ressusciter devant les yeux du public la «Belle Epoque» en France ainsi que l’époque coloniale en Indochine. Mon objectif est toujours de rendre le plus fidèlement possible l’atmosphère du passé dans lequel mes héros ont évolué.»


De nombreuses informations se retrouvent dans vos films:

du contexte dans lequel le bacille de la peste a été découvert par Alexandre Yersin à la propagation de maladies tropicales, telles que la malaria ou la maladie du sommeil. Pourquoi, selon vous, est-ce intéressant pour le grand public? «Ce n’est pas l’aspect scientifique qui me paraît en premier lieu digne d’intérêt, mais la motivation des chercheurs. Pourquoi Rudolf Geigy a-t-il travaillé toute sa vie sur des agents pathogènes minuscules? Pourquoi

Alexandre Yersin en arrive-t-il à risquer sa vie pour la recherche? Malgré les critiques exprimées par le service de promotion du cinéma suisse, le film sur Alexandre Yersin

a connu un franc succès. En Suisse romande, mais également au Vietnam, où ce dernier a vécu pendant 50 ans. Le film a représenté le Vietnam lors de la «Semaine de la langue française et de la francophonie 2018» à Berne. A Saigon, au Vietnam, il représentait la Suisse. Il existe

donc bien un public pour de tels sujets.»


Un héros doit-il vous être sympathique pour que vous souhaitiez passer des années à raconter sa vie?

«Non, absolument pas. Dans le meilleur des cas, mes protagonistes sont des personnalités ambivalentes. Pre-nons un excellent exemple d’une telle personnalité: Rudolf Geigy. Les réactions des témoins de l’époque sur sa personne vont d’une admiration sans bornes à un rejet absolu. C’est avant tout cela qui m’a fasciné.»


Jusqu’à quel point êtes-vous prêt à bousculer les tabous?

Ou pour l’exprimer en d’autres termes: y a-t-il une limite que vous ne souhaitez pas franchir dans vos films pour des raisons de protection de la personnalité? «Pour Alexandre Yersin, les tabous de ce genre sont nombreux. Sa possible homosexualité, par exemple, ou son rôle durant la colonisation française en Indochine. Mais il est essentiel pour moi de ne rien affirmer que je ne puisse prouver. J’ai lu l’ensemble des 900 lettres d’Alexandre Yersin et n’ai absolument rien trouvé permettant d’affirmer qu’il avait des tendances homosexuelles. Cet

homme a vécu à une époque où le «coming out» n’existait pas. L’homosexualité était réprimée ou se vivait clandestinement. En Indochine, à l’époque, vivre une histoire d’amour homosexuelle au vu et au su de tous aurait été impensable. Cela lui aurait même sans doute coûté la vie.»


Ne courez-vous pas le risque également de reprendre entièrement le point de vue de la personne que vous interviewez?

«Cela dépend toujours bien sûr de ce que les témoins de l’époque sont prêts à raconter. Pour le film sur Rudolf Geigy, je me suis souvent retrouvé dans la situation où les gens disaient: ‹Mais vous n’en parlerez pas dans votre film, n’est-ce pas?› Je dois accepter ce genre de demande.»


Il est donc essentiel pour vous que des personnes vous racontent leur histoire. Comment y parvenez-vous?

«Il y a certaines personnes qui disent que je sais écouter. Et je m’intéresse vraiment à la personne et à son histoire. Cela suffit souvent pour que la personne ose s’ouvrir à moi. Beaucoup de choses sont certainement dues au fait que je suis à la fois réalisateur et caméra-

man. Je ne travaille pas avec une importante équipe de tournage: cela impliquerait qu’un caméraman arpente sans arrêt furtivement la pièce et déstabiliserait la personne que j’interviewe. J’installe tout simplement la caméra et la laisse tourner. Au cours de la discussion, mon interlocuteur ne la remarque même plus.


Vous n’exercez, ou plutôt, votre caméra n’exerce donc absolument aucune influence sur le contenu du film?

«Exactement. En qualité d’auteur, je reste en retrait. J’essaie de créer un espace pour la personne, dans lequel elle puisse raconter son histoire, un espace propice à la proximité et à l’intimité.


Comment une telle histoire évolue-t-elle?

«C’est là le défi le plus important. Je n’ai aucune histoire précise en tête, au début. Je ne fais que tâtonner et avance lentement. Pour le film sur Rudolf Geigy, j’ai tourné 40 heures d’interviews. Ces interviews, il faut ensuite les retranscrire, structurer l’ensemble du matériel. Ce n’est qu’avec le temps qu’un fil rouge finit par apparaître, que l’histoire prend forme d’elle-même.»


Comment choisissez-vous vos sujets?

«En fait, c’est plutôt l’inverse: ce sont les sujets qui viennent à moi. Le hasard joue ici un rôle primordial: une rencontre fortuite avec un ancien enfant tibétain placé en famille d’accueil, un office religieux commémoratif avec des clowns bariolés dans une église de Londres, une demande de Marcel Tanner, l’ancien directeur de l’Institut Tropical et de Santé Publique Suisse (Swiss TPH), etc. Ce sont ces hasards qui me font dire soudain: ça, c’est un excellent sujet pour un prochain film!»

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